Regard d’un lion dans le centre-ville, Downtown.
Se rendre à Détroit, c’est accepter d’être dérouté par cette ville. « Cela fait huit ans que je m’y suis installé, et je commence tout juste à la comprendre», nous confie un responsable d’Earthworks Urban Farms, organisation spécialisée dans l’agriculture urbaine.
La réputation, l’histoire, et la disposition urbaine de Détroit en font une ville indéniablement à part. Si dans certaines zones abandonnées, Détroit semble être une ville qui n’en est plus une, la cité n’est pas non plus ce no man’s land souvent évoqué. En partie délaissée par ses pères fondateurs, les géants de l’automobile, Détroit change de paradigme et se cherche de nouveaux souffles de développement. Repenser la ville, son identité, son organisation, et son économie locale ; être capable d’assurer le vivre ensemble aussi bien que de subvenir aux besoins essentiels tels que celui de se nourrir, voici tout le défi que s’est lancé Détroit.
Une ville taillée dans costume bien trop grand.
Lorsqu’on pénètre pour la première fois dans la ville, Détroit inquiète. D’abord parce qu’avant d’y mettre les pieds, la plupart des américains vous déconseillent de vous y rendre. Ou alors, avec l’assurance d’avoir vos portières bien verrouillées aux feux rouges. Ensuite, parce qu’une fois sur place, la ville vous désoriente et vous déstabilise de grandeur et de dénuement.
Détroit est une Shrinking City, une ville qui rétrécit. Elle a perdu plus de la moitié de sa population en quelques décennies. Selon les chiffres du recensement, de 2 millions d’habitants dans les années 50, Détroit en est à 715 000 aujourd’hui. Un quart de la ville est désormais laissé à l’abandon, soit 100 km2 de terres vacantes[1] … la superficie de Paris intramuros ! Son centre ville s’est partiellement vidé, y compris une partie de ses gratte-ciels et monuments prestigieux. Détroit semble avoir subi un cataclysme invisible et silencieux, lui conférant une certaine touche de mélancolie.
Déambulations urbaines. Une rue située à proximité du quartier riche de Grosse Pointe; et parking dans Downtown.
Mais Détroit, c’est surtout et aussi des quartiers entiers encore debout. Des bars, des commerces, des restaurants, une Université, de nombreux musées, un Institut d’Art, des hôpitaux. Une grande ville en somme. Oui, mais pour combien de temps ? La taille de Détroit n’est plus adaptée à son passé de grande agglomération, et la ville s’étire aujourd’hui sur un si grand espace qu’il est difficile pour la municipalité d’en assurer les principaux services. Ceci explique la volonté de nombreux habitants de prendre dorénavant en main une partie des besoins de leur quartier. De ce fait, la ville semble parfois manquer de cohérence. Beaucoup préconisent aujourd’hui une politique dite du rightsizing, qui consisterait à rassembler les principaux quartiers de la ville sur un espace plus réduit. L’idée semble intéressante, mais pose d’importantes questions pratiques et éthiques puisqu’il s’agirait de déplacer des populations entières dans de nouveaux habitats (dont la qualité n’est par ailleurs pas assurée).
Le malaise américain face à un symbole en péril.
Comment en est-on arrivé là ? Détroit est née avec l’essor de l’industrie américaine, et s’est épanouie avec l’automobile. De ce fait, la ville portait en elle une foi inébranlable – caractéristique du modèle américain- dans le progrès, la consommation, et le travail. Avec le déclin des Big Three – Ford, Chrysler et General Motors – Détroit n’a pas simplement perdu sa croissance économique, mais bien une partie de son âme. Depuis les bancs de l’école avec la Chrysler School, jusqu’aux soins avec l’Hopital Henry Ford, Détroit est marquée au fer rouge par son industrie automobile et le retour de bâton a donc été d’autant plus douloureux[2]. Délocalisations brutales, plans de restructuration, et licenciements, l’industrie automobile, jusqu’ici source inépuisable de prospérité et de bonheur, est dorénavant pointée du doigt comme la principale responsable de cette situation. Pour autant elle ne semble pas être concernée par la réhabilitation de la ville, et ne paie ainsi pas les coûts sociaux et urbains engendrés par sa politique. Le cas de Détroit pose ainsi explicitement la question de la place de l’économie dans le développement d’une ville et celle de la responsabilité des entreprises dans la vie locale.
Les déséquilibres provoqués par la crise économique ont d’autant plus d’impact que Détroit souffre depuis longtemps d’un manque de cohésion sociale. De longues avenues, dont la fameuse 8 miles, dessinent des frontières ethniques et sociales, où deux mondes se défient de chaque côté du passage piéton. Originaires des Etats du Sud, et notamment des anciennes plantations, les populations afro-américaines émigrèrent massivement à Détroit dès le XIXème siècle. Subissant la ségrégation raciale, celles-ci durent s’installer dans les quartiers pauvres du centre ville[3], à l’écart des riches banlieues blanches. Ce phénomène s’accentua dans les années 60 et 70, lorsque la ville subit les plus violentes émeutes raciales du pays. Les populations blanches fuirent alors définitivement le centre pour les banlieues. Aujourd’hui, comme en témoigne l’image[4] ci-dessous, la séparation est flagrante et marque considérablement l’organisation urbaine de la ville. Le fossé est à ce point creusé, qu’en dehors de leur travail, il est rare que les plus aisés se rendent au centre ville.
Pourtant, dans ce contexte d’inégalité et de pauvreté, solidarité et créativité permettent à la ville de se relever progressivement.
Carte de la répartition ethnique de la population de Détroit. Populations afro-américaines en bleu, populations blanches en rouge, populations hispaniques en orange.
Détroit aux Détroiters
« Arrêtons de comparer Détroit à d’autres villes. Détroit n’est pas New York, n’est pas Chicago. Détroit est une ville qui ne ressemble à aucune autre. Arrêtons donc de nous excuser pour ce que nous sommes. Soyons fier de ce que nous faisons ici, et construisons une ville comme il n’en a jamais existé. »
Ainsi se termina une intervention lors du dernier Gleaner’s meeting, grand rassemblement populaire sur l’avenir de Détroit.
Ici, lorsqu’on discute avec des habitants de la ville, une chose en ressort : les Détroiters ne lâcheront pas leur ville. Ils s’y accrochent « Non, Détroit ne mourra pas » ! Certains habitants de Détroit n’apprécient d’ailleurs pas tellement qu’on leur parle des buildings abandonnés prenant cette curiosité pour une forme de voyeurisme et souhaitant plus que tout redorer le blason de leur cité malmenée.
A quoi bon aller voir des ruines, alors que dans de nombreux quartiers souffle un vent de renouveau. Cette énergie créatrice provient notamment de la force de la communauté. La participation des habitants aux différents processus de développement n’est pas un vain mot. Par le biais de groupes de quartiers, associations, coopératives, la société civile s’organise et prend une partie du destin de la ville entre ses mains. Des projets sont soutenus par la communauté de manière forte originale grâce à un nouveau concept : celui de la SOUP. Souvent éloignés des services municipaux, les quartiers les plus défavorisés peuvent compter sur le soutien de plusieurs organisations, tel le Youth Energy Squad.
Nouveaux visages de la ville. Installation de jardins communautaires, et multiplication d’initiatives d’agriculture urbaine. Interview de Shane Bernardo, coordinateur pour Earthworks Urban Farms.
Détroit offre un terrain d’expérimentation hors norme, jamais connu jusqu’alors aux Etats-Unis. Aidés par une législation assouplie, nombreux sont ceux qui acquièrent des terrains laissés à l’abandon, certains se chargent de dépolluer les sols et d’autres de les cultiver. Détroit est ainsi une des villes à la pointe en termes d’agriculture urbaine. Ici, il est fréquemment rappelé que le fait d’avoir accès à une alimentation saine constitue un droit humain fondamental. La grande majorité des commerces se situant désormais à l’extérieur de la ville, le centre de Détroit fait partie de ces food deserts, ces espaces où l’accès à la nourriture est rare pour celui qui n’est pas motorisé. A travers l’agriculture urbaine notamment, certains Detroiters se sont donnés pour mission de faire de leur ville, une ville autosuffisante en alimentation.
Aujourd’hui Détroit fait parler d’elle, un peu trop semble-t-il. La méfiance est de mise, et se ressent, notamment avant nos interviews. Le journaliste venu faire du spectaculaire ou du larmoyant est invité à plier bagages. Non, nous ne vous laisserons pas diaboliser notre ville. Nous en ferrons quelques chose d’étonnant et de nouveau.
Detroit n’a pas fini d’en voir de toutes les couleurs.
Projet Heidelberg, l’art de redonner des couleurs aux édifices abandonnés
Pour aller plus loin : Portraits d’initiatives à Detroit
- La SOUP, un concept sympa, une solidarité innovante!
- Youth Energy Squad, Economies d’énergie dans les quartiers défavorisés
- La Bioremédiation, quand la nature répare les erreurs humaines
[1] Le Monde, 15 février 2011.
[2] La situation actuelle de Detroit révèle des chiffres à la hauteur des tours vertigineuses du siège de General Motors. Officiellement le taux de chômage atteindrait près de 30%, mais il serait en réalité plus proche des 50%, et un quart de la population vivrait en dessous du seuil de pauvreté.
[3] Aujourd’hui, 85% de la population afro-américaine de Detroit réside dans le centre








